Plénière 7 : Une psychologie positive sans biographie : science du bien-être ou cosmétique sociale ?

Cyril TARQUINIO

Psychologue et universitaire, il est professeur de psychologie clinique et psychologie de la santé à l’Université de Lorraine à Metz, co-responsable du Master « Psychologie clinique, psychopathologie et psychologie de la santé » et superviseur EMDR certifié.

La psychologie positive a apporté un déplacement salutaire : sortir d’une psychologie centrée sur le déficit pour étudier, avec des outils empiriques, les ressources, le sens, les émotions positives et les conditions de l’engagement. Pourtant, lorsqu’elle est mobilisée comme une psychologie de l’individu “hors sol”, elle court un risque méthodologique et éthique majeur : devenir une psychologie cosmétique, c’est-à-dire une psychologie du mieux-être en surface, ajustée au récit et aux comportements observables, mais insuffisamment attentive aux déterminants biographiques, relationnels, somatiques et institutionnels qui rendent l’épanouissement possible… ou impossible. Le point aveugle central est la biographie : l’histoire de vie n’est pas un décor narratif, c’est une architecture de contraintes et de ressources incorporées qui conditionne l’accès même aux émotions positives, à la confiance, à la projection dans l’avenir et au pouvoir d’agir.
Cette communication propose de mettre en discussion la psychologie positive avec le champ du psychotrauma et, au-delà, avec l’adversité entendue comme continuum (violences, insécurité relationnelle, précarité, discriminations, stress chronique, maladie, épuisement, instabilité institutionnelle). Ces champs apportent à la psychologie positive trois corrections structurantes. Premièrement, ils rappellent que le bien-être n’est pas une “décision” cognitive : il est contraint par des états de menace, la charge allostatique, les perturbations du sommeil, la douleur, et la dysrégulation émotionnelle. Deuxièmement, ils obligent à distinguer ressources authentiques et ressources défensives : optimisme pouvant masquer le déni, gratitude pouvant prendre la forme d’une soumission, “sens” pouvant devenir rationalisation prématurée, positivité pouvant fonctionner comme évitement émotionnel (voire “spiritual bypassing”). Troisièmement, ils déplacent l’unité d’analyse : l’épanouissement est une propriété émergente d’une écologie (liens, reconnaissance, justice, conditions de vie, institutions), pas seulement un attribut individuel.